Haïti refuse l'aide de Monsanto

Publié le par VIGILANCE OGM 33


Via Campesina News



<http://viacampesina.org/en/index.php?option=com_content&view=article&id=930:haitian-peasants-march-against-monsanto-company-for-food-and-seed-sovereignty&catid=49:stop-transnational-corporations&Itemid=76>

Les paysans haïtiens manifestent contre Monsanto et pour la souveraineté alimentaire et des semences

[Photos et vidéos: www.viacampesina.org]




Haiti

Le 4 juin, environ dix mille paysans haïtiens ont marché pour protester
contre le "cadeau empoisonné" de semences de la compagnie américaine
Monsanto Company. La manifestsation était longue de sept kilomètres,
soit la distance entre Papaye et Hinche, en région rurale sur le plateau
central. Elle fut organisée par de nombreux mouvements sociaux ruraux
haïtiens qui proposent un modèle de développement reposant sur la
souveraineté alimentaire et la souveraineté des semences plutôt que sur
l'agriculture industrielle. "Longue vie aux semences de maïs locales!"
et "Les OGM et semences hybrides de Monsanto violent l'agriculture
paysanne!" sont des exemples de slogans chantés lors de la manifestation.


Pays le plus pauvre de l'hémisphère ouest, Haïti partage l'île
d'Hispaniola avec la République Dominicaine. Environ 65% de la
population haïtienne vit en région rurale et pratique l'agriculture de
subsistance. Le 12 janvier 2010, un terrible tremblement de terre a
anéanti la capitale haïtienne de Port-au-Prince, forçant l'exode de 800
000 refugiés vers les régions rurales. Selon Chavannes Jean-Baptiste,
coordinateur du Mouvement Paysan Papaye (MPP) et membre du comité
international de coordination du mouvement global La Via Campesina, "il
y a actuellement une pénurie de semences en Haïti parce que plusieurs
familles ont utilisé leurs semences de maïs afin de nourrir les réfugiés."

Avec des ventes atteignant $11,7 milliards en 2009, la compagnie
multinationale Monsanto Company est la plus grande compagnie de semences
au monde, contrôlant un cinquième du marché global des semences et 90%
de tous les brevets sur les semences de la biotechnologie agricole.
Monsanto a annoncé en mai avoir livré 60 tonnes de semences de maïs et
de légumes hybrides en Haiti et plus de 400 tonnes de ces mêmes semences
(pour une valeur de $4 millions) seront aussi livrées pendant l'année
2010 à 10 000 fermiers. La multinationale United Parcel Service assurera
la logistique de transport, tandis que Winner, un projet de $127
millions appuyé par l'Agence américaine pour le développement
international (USAID) et engagé dans "l'intensification agricole"
distribuera les semences.(1) Selon Monsanto, la décision de faire don de
ces semences à Haïti aurait été prise lors du Forum économique mondial
de Davos en Suisse: "Le PDG Hugh Grant et le vice président exécutif
Jerry Steiner étaient présents à l'évènement et ont discuté au sujet de
solutions en vue d'aider Haïti."(2) Il n'est pas certain qu'aucun
Haïtien ait été effectivement présent lors de ces conversations à Davos.

Certains affirment que le représentant de Monsanto en Haïti serait
Jean-Robert Estimé, ancien ministre des affaires étrangères durant la
brutale dictature de 29 ans de la famille Duvalier.(3) Alors que
Monsanto nie totalement cette affirmation(4), Estimé parait dans un
échange de courriels à propos de dons entre Elizabeth Vancil, Directrice
du développement des partenariats pour Monsanto, et Emmanuel Prophete,
un agronome haïtien travaillant pour le Ministère de l'agriculture.(5)
Le domaine de l'adresse courrielle de Jean-Robert Estimé est celui de
Winner (_www.winner.ht <http://www.winner.ht/>_).(6)

Nombreux sont les Haïtiens qui considèrent le don de semences de
Monsanto comme faisant partie d'un vaste projet stratégique
d'impérialisme politique et économique américain. "Le gouvernement
haïtien utilise le tremblement de terre pour vendre le pays aux
multinationales," déclare Chavannes Jean-Baptiste. Mme Vancil affirme
quant à elle que l'ouverture du marché haïtien aux produits de Monsanto
"serait une bonne chose."(7)

Monsanto fait remarquer que les semences offertes sont hybrides et non
génétiquement modifiées (GM).(8) Ceci dit, les semences hybrides ne
renforceront pas la souveraineté alimentaire ou la capacité des paysans
haïtiens à se nourrir; Monsanto admet qu'ils seront incapables de
préserver des semences pour en planter dans l'avenir (9), et que même si
les semences leur sont offertes gratuitement, les paysans devront les
payer. "Donner tout simplement les semences entraverait l'un des
fondements de l'infrastructure économique et agricole d'Haïti," affirme
Monsanto (10), qui donne les semences au gouvernement qui, lui, les
vendra aux paysans. Winner distribue les semences par l'entremise de
magasins d'associations paysannes, qui utiliseront les revenus pour
investir dans d'autres intrants et aider "les paysans à décider
d'utiliser ou non des intrants (y compris engrais et herbicides) et...
comment se préparer pour la prochaine saison."(11)

Par le passé, le secteur agricole d'Haïti a déjà été décimé par
l'intervention des États-Unis. En 1991, Jean-Bertrand Aristide, le
premier président haïtien élu démocratiquement, dut fuire Haiti suite à
un coup d'état soutenu par les États-Unis. Comme condition à son retour,
les États-Unis, la Banque Mondiale et le FMI ont exigé d'Aristide
l'ouverture d'Haïti au libre-échange. Les tarifs douaniers sur le riz
(la céréale principale haïtienne) passent alors de 35% à 3%, les fonds
gouvernementaux sont détournés du développement agricole afin de payer
la dette extérieure, et le riz subventionné d'Arkansas (pendant
l'administration Clinton) inonde le marché haïtien. Les riziculteurs
haïtiens furent décimés (12), et aujourd'hui presque tout le riz
consommé en Haiti est importé. Des sacs sur lesquels on lit "US Rice"
(Riz américain) se trouvent partout dans les magasins, sur la tête des
gens ou sur le dos de leurs mules.

Les États-Unis s'attaquent désormais aux fondements mêmes du système
alimentaire haïtien. Une lettre du ministre haïtien de l'agriculture à
Monsanto indique que des semences génétiquement modifiées auraient pû
être offertes en plus des hybrides. "En l'absence de lois sur
l'utilisation d'organismes génétiquement modifiés (OGM) en Haïti, je ne
suis pas autorisé à utiliser le Roundup Ready ou tout autre matériel
OGM," déclare Juanas Gue, ministre haïtien de l'agriculture, dans une
lettre à Monsanto qui prouve d'ores et déjà la détermination de Monsanto
à introduire ses semences GM et ses produits chimiques toxiques dans les
pays en voie de développement(13). En 2005, Monsanto fut déclarée
coupable par le gouvernement américain pour des pots de vin de très
grande envergure versés à des administrateurs Indonésiens afin qu'ils
légalisent le coton GM. Les preuves indiquent aussi qu'en 2004, au
Brésil, Monsanto a vendu une exploitation agricole à un sénateur pour le
tiers de sa valeur en échange de son appui à la légalisation du
glyphosate -- l'herbicide le plus vendu au monde, vendu par la Monsanto
sous le nom de Roundup.

Selon Paulo Almeida, 31 ans, membre du Mouvement des Paysans Sans-Terre
du Brésil et qui participe en Haïti depuis 2009 à un projet de
solidarité organisé par Via Campesina-Brésil, Monsanto aurait aussi
encouragé les paysans brésiliens à planter illégalement du soya Roundup
Ready. "Ils veulent implanter cette technologie de la Révolution Verte,
ce qui est impossible en Haïti. Il est impossible de survivre ici en
s'appuyant sur la monoculture."

La semence de maïs hybride donnée par Monsanto a été traitée avec le
fongicide Maxim XO et la semence de tomate calypso a été traitée avec du
thirame, un produit si toxique que le gouvernement américain exige à ses
travailleurs agricoles de porter des vêtements protecteurs lorsqu'ils le
manipulent. Les communiqués de Monsanto avec le ministère de
l'agriculture haïtien ne contiennent aucune explication quant aux
dangers de ces produits chimiques et aucune offre de formation ou
d'équipement spécial pour les paysans et paysannes haïtiens.(15)

Le développement de l'agriculture industrielle en Haïti est lié au
développent d'une industrie exportatrice de biocarburants. En 2007,
USAID a publié un rapport sur le "potentiel de biocaburants liquides et
solides en Haïti"(16), alors que le document de l'Inter-American
Developpement Bank sur la stratégie haïtienne pour 2007-2011 stipule que
"les obstacles à l'exportation de produits agricoles sont une priorité,"
et que "la promotion des biocarburants est spécifiquement visée."(17)

L'administration Obama mène une politique hypocrite et inconsistante à
propos de Monsanto et des OGM. Quand la famille Obama emménagea à la
Maison Blanche, ils plantèrent un jardin biologique dans lequel, on peut
présumer, ne figure aucune semence OGM ou hybride. Aux États-Unis,
Monsanto monopolise 60% du marché des semences de maïs et 80% du marché
des semences de maïs OGM. En mars, l'administration Obama a convoqué des
commissions publiques sur le manque de confiance face à la compétition
sur le marché américain des semences mais n'a toujours pas publié de
conclusion. Malgré tout, l'administration Obama promeut activement les
intérêts des multinationales américaines de biotechnologie agricole à
l'étranger. En mai, lors de la convention annuelle de la Biotechnology
Industry Organization, Jose Hernandez, secrétaire adjoint au Bureau of
Economic, Energy and Business Affairs, déclara que le Département d'État
Américain (qui contrôle USAID) confrontera agressivement les détracteurs
de la biotechnologie agricole.(18)

Pendant ce temps, la Cour Suprême des États-Unis délibère toujours le
cas /Monsanto Co. Vs Geertson Seed Farms/, qui traite des effets
économiques et écologiques de la contamination de semences biologiques
par le pollen des OGM. Une décision avantageuse pour Monsanto rimerait
avec une contamination de masse de luzernes biologiques, ce qui
détruirait l'industrie du lait biologique aux États-Unis. Malgré le fait
que le pollen GM de Monsanto contamine déjà le maïs mexicain depuis une
dizaine d'années, la compagnie a seulement récemment reçu une requête du
gouvernement du pays exigeant des tests sur le maïs OGM dans quatre
Etats. Le Mexique est le berceau du maïs, avec ses milliers de variétés
différentes. La contamination du maïs haïtien par le pollen des hybrides
de Monsanto pourrait rendre les variétés locales haïtiennes impossibles
à replanter, forçant paysannes et paysans haïtiens à devenir dépendant
de la compagnie.

"L'introduction de Monsanto en Haïti conduira à la disparition des
paysans," affirme Doudou Pierre Festil, membre du Mouvement paysan du
congrès de Papaye et responsable du Réseau national haïtien pour la
souveraineté alimentaire et la sécurité. "Si les semences de Monsanto
entrent en Haïti, les semences locales disparaitront. Les semences de
Monsanto créeront des problèmes de santé et d'environnement. Il faudra
donc combattre ce projet jusqu'à la mort pour protéger les paysans."

"Si le gouvernement américain voulait vraiment aider Haïti, il aiderait
les Haïtiens à obtenir la souveraineté alimentaire et une agriculture
durable reposant sur les semences locales et l'accès à la terre et au
crédit. C'est comme ca qu'il faut aider Haïti," déclare Dena Hoff,
paysanne productrice de différents produits biologiques au Montana et
membre du comité de coordination de La Via Campesina.

L'Organisation des Nations Unies estime que 75% de la diversité
génétique des plantes dans le monde est déjà perdue en raison de
l'abandon des semences locales au profit de variétés génétiquement
uniformes offertes par les multinationales et de la contamination des
semences locales par les hybrides et les GM. L'homogénéité génétique
augmente la vulnérabilité des fermiers face aux changements climatiques
et l'apparition de nouvelles pestes et maladies, tandis que
l'agrobiodiversité, adaptée aux différents microclimats, altitudes et
sols, est fondamentale à l'adaptation face aux changements climatiques.

Les critiques du don de Monsanto affirment que la meilleure façon
d'assurer un approvisionnement suffisant de semences en Haïti passe par
la collecte, la conservation et la propagation de variétés locales dans
les banques de semences. Les variétés de semences haïtiennes se sont
adaptées pendant plusieurs générations au climat et aux régions
haïtiennes, en tandem avec son peuple. Conserver, sélectionner et
replanter les semences renforce la capacité d'adaptation à de nouvelles
conditions et augmente la biodiversité.

Par ailleurs, les pays insulaires sont particulièrement vulnérables aux
changements climatiques. Si les États-Unis font un faux pas maintenant
en Haïti, il n'y aura pas de seconde chance. Considérant l'ampleur de
l'insécurité alimentaire et de la dégradation de l'environnement en
Haïti, le pays doit se munir d'une politique appuyant la souveraineté
alimentaire afin que son peuple et sa biodiversité puissent survivre.
98% de la forêt tropicale haïtienne a déjà disparu, les sols sont érodés
et la désertification augmente. Haïti ne peux endurer une nouvelle
destruction écologique par l'entremise d'une agriculture industrielle
imposée. En contre-partie, si l'administration Obama soutenait une
politique de souveraineté alimentaire en Haïti, le pays pourrait mettre
sur pied un système alimentaire pouvant nourrir sainement tous les
Haïtiens, protéger la biodiversité et contribuer au développement
économique local et durable. De récentes recherches effectuées par des
agroécologistes de l'Université du Michigan démontrent que l'agriculture
durable et à petite échelle est plus efficace que l'agriculture
industrielle pour protéger la biodiversité et les forêts.(19) Pour
mettre en place une politique visant la souveraineté alimentaire, Haïti
doit se développer sans les semences offertes par Monsanto.

Heureusement, les paysans et les paysannes haïtiens ont une longue
histoire de résistance. Haïti fut la première colonie de l'hémisphère
occidental à obtenir avec succès -- par l'entremise d'une révolte
d'esclaves - son indépendance en 1804. Haïti est devenue un paria pour
les puissances mondiales, surtout les États-Unis. "Nous défendons
l'agriculture paysanne, nous défendons la souveraineté alimentaire, et
nous défendrons l'environnement d'Haïti jusqu'à notre dernière goutte de
sang," stipule la Déclaration Finale de la marche contre Monsanto. "Nous
nous engageons à unir nos forces afin de changer cet état anti-paysan et
anti-national. Nous voulons construire une nouvelle forme d'état, un
état qui défendra l'agriculture paysanne, un état qui soutiendra les
hommes et femmes des régions rurales et qui protègera notre
environnement, notre sol et nos forêts."(20)

Sur une scène de la Place Charlemagne Péralte -- nommée en l'honneur du
leader d'un mouvement d'insurection armée contre l'occupation américaine
d'Haïti entre 1915 et 1934 -, Chavannes Jean-Baptiste mit symboliquement
feu à des semences semences de Monsanto, alors que d'autres manifestants
distribuaient des paquets de semences de maïs locales à la foule
réjouie. "Nous devons nous battre pour nos semences locales," ajouta M.
Jean-Baptiste. "Nous devons défendre notre souveraineté alimentaire."(21)

Publié dans Monsanto

Commenter cet article